C'est dans un coin perdu du Soudan que Martin, dans un petit bar jouxtant le terrain d'aviation, retrouva par hasard son vieux pote de jeunesse, Alberto dit "le maboule", pilote comme lui sur un vieux cessna. Martin tournait le dos à ce qui tenait lieu de porte dans cette buvette branlante, et il ne l'entendit pas entrer. Une pogne de déménageur s'abattit sur son dos, et Martin la reconnut tout de suite.

- Tiens, voilà le maboule!

- Ca fait combien de temps, dit, Alberto en prenant place en face de lui.

- Ohlà, dit Martin en soupirant.

- Au moins dix ans?

- Au moins, dit Martin.

- La même chose, dit Alberto, tourné vers l'épicier derrière son comptoir, tout en lui désignant le verre de Martin.

Il restèrent un moment silencieux, face à face.

- Toujours à tracer ta route à droite et à gauche? demanda Alberto.

- Toujours, dit Martin.

-Et tu as trouvé un endroit qui vaille plus qu'un autre?

- Toujours pas.

- Aha? dit Alberto, avec un regard en dessus. Puis, après un long silence, il ajouta:

- Moi, oui.

- Bah, dit Martin, sceptique.

- J'ai trouvé "la porte", dit Alberto.

Ils restèrent silencieux un long moment. Martin savait très bien de quoi Alberto parlait.

- Vas-y, accouche, dit Martin sans hausser le ton.

- Elle se trouve, au Brésil, loin de tout, à mi chemin entre Manaus et Palmas dos Tocantins, sur les bords du Mato Grosso, à quelques kilomètres des rives du Xingu, mon pote. Je l'ai trouvée par hasard, en livrant des vivres à un village d'indiens Kongu-ha...c'est eux qui m'ont conduit pour me la montrer, en guise de remerciement, parce que j'étais pas en service commandé, tu comprends?

- Huhu, fit Martin.

- Elle est énorme, dit Alberto, introuvable au beau milieu de la forêt vierge et...

- Arrête le blabla, dit Martin en sortant une vieille enveloppe de sa poche de poitrine. Fais-moi un dessin.

 

 

le dessin d'alberto

 

La porte est là, ouverte, mon vieux, avec, tout au fond d'un long couloir, l'ouverture, tu sais, la fameuse ouverture, on voit très bien là où ça va...

- Et ça y va?

- Oui, dit Alberto. Je sais où c'est, je vais y retourner, après avoir goupillé quelque chose pour installer ma veille mère pour le cas où, et j'y retourne, et j'y vais...

- Et les indiens y vont, demanda Martin.

- Quelques-uns, ils m'ont dit. Ils sont cernés, tu sais, les bucherons approchent.

- Combien s'y sont risqués?

- Deux ou trois.

- Ils sont revenus?

- Jamais. Mais la machine, énorme, existe depuis des générations et des générations. Et quand les bucherons arriveront, ils ont décidés de tous passer de l'autre côté.

- Remettez-nous ça, dit Martin à l'adresse de l'épicier.

- Je ne veux pas de ce qui se prépare. Je ne veux pas qu'on me foute des nanoparticules dans le cerveau...

- Moi non plus, mais ça se discute.

- Non, ça ne se discute pas. Je ne veux pas qu'on fasse de moi un robot heureux, et ça approche. Les bucherons approchent.

- Exact, dit Martin.

- On peut quitter cette saloperie de planète, enchaîna Alberto, le souffle court, on peut enfin la quitter, bordel! et ne plus jamais revenir, j'ai trouvé LA porte!

Il donna du poing sur la table et fit sauter les verres.

- Alors, comme ça, elle existe, dit Martin songeur. Ça n'était pas un rêve...

- Non, ça n'en est pas un. Le vieux Jo, qui prétendait y avoir été, et en être revenu disait vrai. On peut quitter cette planète à tout jamais. Notre rêve de mômes, Martin! Tu te souviens?

- Et comment!.

Ils restèrent encore une fois un long moment silencieux.

Puis Aberto dit "le maboule" s'éclipsa après une accolade. Sur le pas de la porte branlante, il se retourna, et sourit.

- Adieu, vieux frère.

- Attends. Tu ne sais pas où ça va, mais tu y vas?

- Hé oui, dit le maboule. Justement pour ça!

Et il tourna les talons.

Il était pressé.

 

Cette nuit là, Martin rêva de la porte qui permettait de quitter la terre à tout jamais. Et il la vit. En effet, dans son rêve, elle ressemblait au dessin d'Alberto. Il avait cassé le vieux pélican, et plus rien ne le retenait sur terre. Il avança sur la passerelle, et se réveilla d'un coup, en sueur de la tête aux pieds.

 

Non, il n'avait pas cassé le vieux pélican, pensa-t-il, soulagé d'un coup. Quelques heures plus tard, tout de même, il se promit d'aller y faire un tour, aussitôt que possible.

 

De ce côté-ci du monde, pensait-il, personne ne l'aimait vraiment assez pour le retenir si ça le prenait, lui aussi...

 

Le rêve de Martin

 

 

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