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le blog insolite de Christian Godard
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7 mars 2025

LE CINQUANTENAIRE DU VAGABOND DES LIMBES

LE CINQUANTENAIRE DU VAGABOND DES LIMBES
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Ce mois-ci, le VAGABOND DES LIMBES célèbre ses 50 ans. 

En effet, le premier tome de cette série mythique qui allie science-fiction, fantastique, anticipation et space-opera est paru chez Hachette en mars 1975, à l'initiative de l'éminent Henri Filippini.
 

Ribera et Godard se connaissent depuis quelques années déjà, puisque tous deux sont des piliers du journal Pilote et se sont croisés régulièrement à la rédaction. 5 ans plus tôt, en 70, ils ont travaillé ensemble sur une histoire courte en 8 planches, LA VIE D'UN HÉROS / JE SUIS UN HÉROS DE BANDE DESSINÉE. On y croisait une caricature très sympathique de René Goscinny, un autoportrait de Ribera en dessinateur contrarié par son personnage, et un gamin héros de BD qui avait la fâcheuse idée de vieillir.
Le ton était posé.


Ce récit avait plu, les deux auteurs s'étaient fort bien entendus, et c'est ainsi qu'en 74, comme le relate Ribera dans ses Mémoires - qui viennent de paraître en version catalane - Christian Godard lui passe un coup de fil, pour le prévenir que leur ami commun Filippini souhaite les voir.
Henri Filippini dirige alors le département bande dessinée chez Hachette, et recherche de nouvelles séries.
Les trois hommes se retrouvent dans une brasserie près de la place de l'Opéra et, à l'issue de cet entretien, le projet du Vagabond des Limbes voit le jour.

Le synopsis du Vagabond, c'est un récit court de Martin Milan, LE CHEMIN DE NULLE PART, qui l'a inspiré à Christian Godard.


Intoxiqué par des pesticides, Martin Milan perd connaissance aux commandes de son avion, et rêve qu'il rencontre une femme merveilleuse qui l'attend dans un endroit mystérieux où elle est retenue prisonnière.
Les cadrages de ce récit sont directement inspirés par les derniers plans d'un film inoubliable de John Ford, déjà une histoire de quête impossible : La prisonnière du désert.
Une fois revenu à lui, Martin Milan n'a de cesse de repartir à la recherche de la belle captive, détenue dans un monde qui semble ne pas exister, et pourtant...


Ce thème indémodable : un homme entrevoit en rêve la femme idéale, elle est retenue loin de lui, elle l'attend, et il est prêt à tout risquer pour la retrouver, c'est donc le point de départ de la longue saga du VAGABOND DES LIMBES.


Un demi-siècle plus tard, ce postulat furieusement romantique n'a pas fini de nous faire rêver.
Une somptueuse édition intégrale du Vagabond est en cours en Allemagne chez KULT COMICS, une autre est en préparation en Serbie chez DARKWOOD, un projet similaire se prépare aux Pays-Bas, et un autre projet en francophonie est à l'étude pour 2026.
C'est le moment de redécouvrir combien l'épopée interplanétaire d'Axle & Musky a pu être innovante et d'une  audace sidérante par rapport à l'époque où elle est parue.
Initialement, le personnage de Musky est présenté comme une sorte de "sidekick" pour le super-héros Axle, en quelque sorte le Robin de son Batman. Mais les apparences sont trompeuses, car Christian Godard a toujours eu une préférence pour les anti-héros atypiques...
Julio Ribera raconte en quels termes son scénariste le lui décrit : "Musky, c'est un garçonnet de 13 ans, il faut qu'il ait l'air de venir d'ailleurs. Point."

Une fois en possession des premiers croquis d'Axle et de Musky, c'est en s'inspirant de leur apparence que Godard va infléchir son récit dans une direction que personne n'aurait anticipée.
En effet, il sait, dès le début, qu'il a envie de faire d'Axle un personnage qui ne réagit pas comme un héros lambda.
"Axle, dit-il, c'est un bellâtre. Beau gosse, costaud, homme d'action, il a tout pour lui. Mais j'ai toujours détesté les histoires de types qui se battent au bord d'une falaise, et les héros aux super-pouvoirs qui se collent au plafond. Moi, c'est à partir du moment où il va tout perdre pour poursuivre une chimère qu'il commence à m'intéresser."
En revanche, il n'a pas d'idée préconçue pour Musky, excepté que la présence d'un adolescent inhabituellement mûr pour son âge est un ressort humoristique indissociable du succès de sa série NORBERT ET KARI.
Mais le graphisme de Ribera va lui inspirer un développement imprévu. En effet, Musky vu par Ribera est un farfadet agile, à la démarche dansante, à la silhouette gracile, et surtout, à la joliesse androgyne.
Et si ce garçon... devenait une fille ?
Cette idée, pour l'époque, pourrait facilement passer pour scabreuse, et il faut tout le génie scénaristique de Christian Godard pour transformer ce sujet interdit en une péripétie aussi captivante que novatrice.


Il faut rappeler le contexte.
En janvier 1975, soit 2 mois avant la sortie du premier tome du Vagabond, est diffusé un numéro des "Dossiers de l'écran" (émission de débat diffusée à une heure de grande écoute), qui est consacré à un sujet alors considéré comme sulfureux : "Les homosexuels". L'écrivain Jean-Louis Bory, qui a fait un peu plus tôt ce que l'on n'appelle pas encore son "coming-out", y est confronté à un député persuadé que l'homosexualité est une maladie mentale. Dans une France conservatrice que l'on surnomme encore 'la première fille de l'Eglise', un tel débat de société fait l'effet d'un tsunami. Les questions de genre et les droits des minorités sexuelles sont à l'époque des tabous inabordables.
Alors, dans ce climat d'intolérance et de chasse aux sorcières, oser imaginer un personnage non-genré comme Musky, enfant du prince des Eternautes, un peuple dont chaque individu a le pouvoir de CHOISIR SON GENRE et son orientation sexuelle en fonction de l'identité de la personne qu'il/elle aimera, c'est, en 1975, d'une prescience et d'une audace révolutionnaires.
Il y a bien, venue du Japon, la série animée le Prince Saphir (rebaptisée par la suite Princesse Saphir) d'Osamu Tezuka, qui joue aussi avec ces codes d'identité masculine et féminine, mais cela reste très circonscrit à un univers féérique et enfantin.
Pour donner une idée de la mentalité aux USA à la même période : en 76, les comic-books de "L'incroyable Hulk" sont adaptés à l'écran avec Bill Bixby et Lou Ferrigno dans le rôle-titre. Le héros Bruce Banner y est rebaptisé David Banner parce que le prénom Bruce "a une connotation trop gay" (authentique) pour être accepté dans les chaumières américaines. Il faudra attendre les années 2000 pour que Marvel et DC Comics osent mettre en scène franchement des personnages transgenres, non-genrés, ou non-binaires...


Une raison supplémentaire de lire et relire, à l'occasion de ce cinquantième anniversaire, le Vagabond des Limbes, série à l'inventivité inégalée et la liberté de ton d'une modernité époustouflante.

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